Mylolyse et lésions cervicales non carieuses : quand et comment restaurer une classe V ?

Mylolyse et lésions cervicales non carieuses : quand et comment restaurer une classe V ?

Une encoche cervicale en coin sur une prémolaire, un collet qui se creuse d'année en année, une sensibilité au froid qui fait sursauter le patient au fauteuil : la mylolyse est l'une des lésions les plus banales de la consultation — et l'une des plus mal traitées. Restaurer trop tôt, c'est coller sur une dentine sclérotique qui ne demande rien ; restaurer trop tard, c'est gérer une perte de substance qui fragilise la dent et expose la pulpe. Ce guide fait le point sur le diagnostic différentiel des lésions cervicales non carieuses, les critères qui font basculer vers la restauration, et le protocole de classe V qui tient réellement dans le temps.

Liens rapides :

Mylolyse, abrasion, érosion, abfraction : de quoi parle-t-on vraiment ?

Le terme « mylolyse » recouvre en pratique française l'ensemble des lésions cervicales non carieuses (LCNC), mais leur mécanisme n'est presque jamais unique. Distinguer les composantes oriente à la fois le traitement de la cause et le choix du matériau :

  • Abrasion : usure mécanique par un agent externe — brossage horizontal appuyé, dentifrice abrasif, brosse dure. Lésion en encoche à bords nets, souvent en V, sur les faces vestibulaires des canines et prémolaires, du côté opposé à la main dominante.
  • Érosion : dissolution chimique acide sans bactérie — sodas, agrumes, reflux gastro-œsophagien, vomissements répétés. Surfaces cuvetiformes, lisses et brillantes, plus larges que profondes, débordant souvent la seule zone cervicale.
  • Abfraction : théorie biomécanique — les contraintes occlusales en flexion se concentrent au collet et fissurent les prismes d'émail. Encoches profondes en coin, parfois sous-gingivales, volontiers associées à des facettes d'usure occlusales et à une parafonction.
  • Lésion mixte : le cas le plus fréquent — une abrasion entretenue par un terrain érosif, aggravée par une surcharge occlusale. C'est la raison pour laquelle traiter la lésion sans traiter les cofacteurs condamne la restauration.

Le diagnostic différentiel avec la carie cervicale reste clinique : une LCNC est dure au sondage, propre, souvent sclérotique et jaunâtre ; une lésion carieuse cervicale est ramollie, crayeuse ou brunâtre avec un fond irrégulier.

⚠️ Idée reçue à combattre

« Une mylolyse, ça se comble systématiquement. » Non : une lésion peu profonde (moins de 1 mm), asymptomatique, chez un patient dont la cause est contrôlée, se surveille avec photographies et sondage annuel. Restaurer d'emblée expose à un cycle de réfections sur une dentine sclérotique où l'adhésion est déjà défavorable — chaque reprise agrandit la cavité.

Quand surveiller, quand restaurer : les critères de décision

Quatre indications font réellement basculer vers la restauration :

  • Profondeur et progression : lésion de plus de 1 à 1,5 mm de profondeur, ou progression documentée entre deux contrôles — la proximité pulpaire et l'affaiblissement mécanique du collet justifient l'intervention.
  • Hypersensibilité dentinaire rebelle : gêne persistante au froid ou au brossage malgré vernis fluoré et dentifrice désensibilisant bien conduits pendant 4 à 8 semaines.
  • Rétention de plaque et inflammation gingivale : une encoche profonde devient un piège à biofilm impossible à nettoyer, avec gingivite marginale chronique en regard.
  • Demande esthétique : collet jaune et creusé visible sur le sourire — indication légitime dès lors que le patient est informé du pronostic et de l'entretien.

Dans tous les cas, le contrôle des cofacteurs précède le composite : correction de la technique de brossage, enquête acide (alimentaire et reflux), analyse occlusale à la recherche d'interférences en latéralité sur la dent atteinte.

Gérer l'hypersensibilité avant — ou sans — restaurer

Lorsque la lésion est peu profonde mais sensible, la stratégie non invasive est la première ligne. Le vernis fluoré à 5 % (22 600 ppm) obture les tubuli exposés et se renouvelle tous les 3 à 6 mois — le Vernis Fluoré Transparent 5 % en unidoses (65 € TTC) s'applique en 90 secondes sur dent séchée. En seconde intention, une couche d'adhésif photopolymérisé scelle la dentine pour plusieurs mois. La restauration n'intervient que si la gêne persiste ou si la perte de substance progresse.

Quel matériau pour une classe V : fluide, universel ou stratification mixte ?

La classe V cervicale est un environnement mécanique particulier : la dent fléchit au collet à chaque cycle occlusal, et le matériau doit absorber cette déformation sans décoller.

  • Module d'élasticité — Composite fluide : bas module, il accompagne la flexion cervicale, c'est le matériau de choix des LCNC typiques. Composite universel : plus rigide et plus résistant à l'usure, indiqué si la lésion remonte sur une zone de contrainte occlusale ou de guidage.
  • Adaptation marginale — Fluide : mouillabilité excellente sur une cavité peu rétentive, injection sans bulle depuis l'angle le plus profond. Universel : nécessite un fouloir et une spatule pour plaquer le matériau, plus technique dans 2 mm de hauteur.
  • Esthétique et polissage — Fluide : état de surface très correct pour un collet. Universel : meilleure résistance à long terme du poli sur les zones exposées au brossage.
  • Stratégie mixte — Une première couche fluide au fond (couche « amortisseur »), recouverte d'un universel en surface : le compromis le plus documenté pour les lésions profondes ou étendues.

Le Diafil Flow (50 € TTC le coffret de 4 seringues) couvre la première stratégie ; le Diafil Composite Universel 4 g (28 € TTC) complète la stratification en surface.

⚠️ Piège à éviter

Mordancer la dentine sclérotique comme une dentine fraîche. La dentine cervicale d'une mylolyse est hyperminéralisée, ses tubuli sont oblitérés : l'acide y crée une couche hybride médiocre. Il faut au préalable dépolir mécaniquement la surface à la fraise à granulométrie fine ou à la fraise carbure à vitesse lente — une passe de quelques secondes qui change radicalement les valeurs d'adhésion.

✅ Cas typique : mylolyse profonde sur 24 chez un brosseur horizontal

Patient de 54 ans, encoches en V sur 14-15-24-25, celle de 24 atteint 2 mm de profondeur avec sensibilité au froid. Rééducation du brossage (méthode rouleau, brosse souple), analyse occlusale : interférence en latéralité gauche corrigée par meulage sélectif. Restauration de la seule 24 : isolation par cordon + digue liquide, dépolissage, adhésif, injection de composite fluide en deux incréments. Les trois autres lésions, peu profondes, sont photographiées et revues à 12 mois : aucune progression.

✅ Cas typique : érosion étendue chez une patiente avec reflux

Patiente de 38 ans, cuvettes érosives vestibulaires du bloc incisivo-canin maxillaire, brillantes et peu sensibles. Avant tout composite : courrier au médecin traitant pour prise en charge du reflux, conseils alimentaires, gouttière de protection nocturne discutée. Les lésions sont scellées au vernis fluoré et surveillées ; seules les deux canines, creusées et inesthétiques, sont restaurées en stratification fluide + universel après stabilisation du terrain à 6 mois.

Arbre de décision clinique

Étape 1 : La lésion cervicale est-elle dure, propre et non carieuse au sondage ?

  • Oui → LCNC confirmée, passer à l'étape 2.
  • Non → lésion carieuse : curetage et restauration selon le protocole carie, pas celui-ci.

Étape 2 : Profondeur > 1,5 mm, progression documentée, sensibilité rebelle ou demande esthétique ?

  • Non → contrôle des cofacteurs (brossage, acides, occlusion) + vernis fluoré, surveillance photographique annuelle.
  • Oui → restauration, passer à l'étape 3.

Étape 3 : La limite cervicale est-elle accessible et supra-gingivale ?

  • Oui → isolation par cordon rétracteur ou digue + clamp cervical, protocole classe V standard.
  • Non (limite juxta ou sous-gingivale) → digue avec clamp à mors plongeants ou éviction gingivale préalable ; si le contrôle de l'humidité reste impossible, différer ou référer.

Protocole step-by-step : restauration d'une classe V sur mylolyse

Le protocole complet tient en une séance de 30 minutes :

  1. Nettoyer la lésion à la brossette et à la pierre ponce sans fluor, rincer, évaluer la teinte avant isolation.
  2. Isoler : rouleaux de coton + cordon rétracteur dans le sulcus, ou digue inversée complétée d'un joint de Digue Liquide Blue Seal (10 € TTC) ; l'humidité sulculaire est la première cause d'échec.
  3. Dépolir la dentine sclérotique : passe brève à la fraise diamantée grain fin ou carbure, sans creuser — on réveille la surface, on ne prépare pas une cavité.
  4. Créer un biseau d'émail de 0,5 à 1 mm sur le bord occlusal de la lésion pour augmenter la surface de collage et fondre la transition esthétique.
  5. Mordancer sélectivement : 30 secondes sur l'émail du biseau, 10 à 15 secondes maximum sur la dentine avec le Gel de Mordançage 37 % (45 € TTC), rinçage abondant, séchage sans dessiccation.
  6. Appliquer l'Agent de Liaison Photopolymérisable (20 € TTC) en frottant activement 20 secondes au Micro-Applicateur (15,40 € TTC), évaporer le solvant à l'air doux, photopolymériser 20 secondes.
  7. Injecter le composite fluide en deux incréments obliques — le premier comble l'angle cervical, le second l'angle occlusal — en polymérisant chaque couche 20 à 40 secondes selon la teinte.
  8. Pour les lésions profondes : recouvrir d'une fine couche de composite universel sculptée à la spatule avant polymérisation finale.
  9. Retirer le cordon, contrôler l'occlusion statique et dynamique, ajuster.
  10. Finir et polir : Fraise Arkansas de finition (35 € TTC) sur les limites, puis Fraise de Polissage Boule (48 € TTC) pour le brillant — un collet rugueux se recolonise en quelques semaines.

? Règle pratique

Injectez toujours le fluide depuis le point le plus profond de la lésion, embout au contact du fond, en le retirant au fur et à mesure : la résine chasse l'air devant elle. Un fluide déposé « par-dessus » emprisonne une bulle à l'angle cervical — exactement là où la restauration décollera en premier.

Erreurs fréquentes en pratique quotidienne

  • Restaurer sans traiter la cause : brossage traumatique ou interférence occlusale non corrigés — la lésion réapparaît au collet de la restauration en 2 à 3 ans.
  • Coller sur dentine sclérotique non dépolie : valeurs d'adhésion divisées par deux, décollement en bloc au premier hiver.
  • Contamination sulculaire : un suintement invisible pendant le collage suffit — l'isolation cervicale mérite autant de soin qu'en classe II.
  • Sur-préparation de la lésion : creuser une « cavité rétentive » dans une LCNC sacrifie de la dentine saine, l'adhésion moderne n'en a pas besoin.
  • Débordement sous-gingival du composite : bourrelet impossible à nettoyer, gingivite chronique garantie — le cordon et une matrice cervicale l'évitent.
  • Occlusion non vérifiée en latéralité : une interférence sur la dent restaurée fait travailler le collet en flexion et décolle la classe V.
  • Polissage bâclé : la zone cervicale est la plus exposée à la plaque ; un état de surface médiocre transforme la restauration en niche à biofilm.

Voir aussi : Polissage et finition des composites : protocole, séquence et fraises adaptées.

Ce que disent les recommandations 2025

Les positions convergent sur une approche conservatrice :

  • Consensus sur les LCNC : la restauration n'est indiquée qu'en présence de progression, de sensibilité persistante, de rétention de plaque ou de demande esthétique — la surveillance active est une option thérapeutique à part entière.
  • Dentisterie adhésive : préparation minimale, dépolissage de la dentine sclérotique, mordançage sélectif de l'émail et matériaux à bas module en cervical font l'objet d'un large accord dans la littérature.
  • HAS / prévention : la prise en charge des érosions impose la recherche systématique d'un reflux gastro-œsophagien et une coordination avec le médecin traitant.
  • Hypersensibilité : les vernis fluorés à haute concentration restent le traitement de première intention documenté avant toute restauration.

Quel produit choisir selon votre cas clinique ?

Synthèse pratique :

Retrouvez l'ensemble dans nos catégories Restauration et Fraises dentaires.

FAQ — mylolyse et lésions cervicales

La mylolyse est-elle une carie ?

Non. La mylolyse est une perte de substance non carieuse : la dentine exposée est dure, lisse et propre, sans intervention bactérienne. Une carie cervicale, elle, présente un tissu ramolli et déminéralisé. La distinction se fait au sondage et conditionne tout : une LCNC peut se surveiller, une carie active se traite. Les deux peuvent coexister — une encoche de mylolyse qui retient la plaque peut secondairement se carier.

Faut-il toujours reboucher une mylolyse ?

Non. Une lésion peu profonde, stable, asymptomatique et propre relève de la surveillance après correction des causes (brossage, acides, occlusion). La restauration s'impose en cas de profondeur supérieure à 1,5 mm, de progression documentée, d'hypersensibilité rebelle aux vernis, de rétention de plaque ou de gêne esthétique. Restaurer par principe expose à un cycle de réfections inutiles.

Pourquoi mes composites cervicaux se décollent-ils ?

Trois causes dominent : le collage sur dentine sclérotique non dépolie (adhésion médiocre d'emblée), la contamination par le fluide sulculaire pendant la procédure, et la flexion cervicale sous charge occlusale non corrigée — typiquement une interférence en latéralité. Un matériau trop rigide dans une lésion en coin aggrave ce dernier mécanisme : c'est l'argument central du composite fluide en cervical.

Composite fluide ou universel pour une classe V ?

Le fluide est le premier choix des LCNC classiques : son bas module accompagne la flexion du collet et son injection épouse une cavité peu rétentive. L'universel se réserve aux lésions remontant sur une zone de contrainte ou d'usure, ou en couche de surface d'une stratification mixte fluide + universel pour les pertes de substance profondes. Le pire choix reste un matériau rigide seul dans une encoche en coin profonde.

Comment traiter la sensibilité d'une mylolyse sans la reboucher ?

Première ligne : vernis fluoré à 5 % appliqué au cabinet, renouvelé tous les 3 à 6 mois, associé à un dentifrice désensibilisant et à la correction du brossage. Deuxième ligne : scellement dentinaire par une couche d'adhésif photopolymérisée. Si la gêne persiste au-delà de 8 semaines de traitement bien conduit, la restauration devient l'option de choix.

Une mylolyse peut-elle mener à la fracture de la dent ?

Les encoches très profondes réduisent la section résistante du collet et concentrent les contraintes, particulièrement sur les prémolaires. La fracture cervicale reste rare mais documentée sur des lésions négligées de longue date, notamment chez les bruxomanes. C'est l'un des arguments pour restaurer les lésions dépassant 2 mm, même asymptomatiques.

Le patient doit-il changer de brosse à dents ?

Presque toujours : brosse souple, méthode en rouleau ou brossette électrique à capteur de pression, dentifrice peu abrasif (RDA modéré). Sans cette rééducation, la récidive est la règle — sur la dent restaurée comme sur les collets voisins. La prescription d'hygiène fait partie intégrante du traitement de la mylolyse, au même titre que le composite.

En résumé

La mylolyse n'est pas une carie et ne se traite pas comme telle : c'est une lésion d'usure multifactorielle dont la prise en charge commence par l'identification des causes — brossage traumatique, érosion acide, surcharge occlusale — et leur correction. La surveillance active est légitime tant que la lésion reste superficielle, stable et silencieuse ; la restauration s'impose au-delà de 1,5 mm, en cas de progression, de sensibilité rebelle ou de préjudice esthétique.

Au fauteuil, la réussite d'une classe V sur LCNC tient à quatre gestes : une isolation cervicale rigoureuse, le dépolissage de la dentine sclérotique, un système adhésif appliqué activement, et un composite à bas module injecté depuis le fond de la lésion — complétés d'un polissage soigné et d'un contrôle occlusal en dynamique. C'est ce protocole complet, et non le seul choix du matériau, qui fait la longévité de la restauration.

Pour aller plus loin :

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